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Cristãos-novos et Inquisition : retrouver une ascendance juive portugaise dans les archives
Le Portugal a converti de force sa population juive en 1497, puis a traqué ses descendants pendant près de trois siècles. Paradoxe de l'histoire : cette machine de persécution a produit les archives généalogiques les plus riches du pays.
Dans beaucoup de familles portugaises, une phrase circule de génération en génération : « on aurait des origines juives ». Parfois c'est une tradition orale précise, parfois un simple soupçon fondé sur un nom de famille. La question mérite mieux qu'une réponse de comptoir, parce qu'elle touche à l'un des épisodes les plus documentés et les plus tragiques de l'histoire portugaise. Et parce que, contrairement à ce qu'on imagine, elle peut souvent recevoir une réponse d'archive.
1497 : la conversion forcée d'un peuple entier
Quand les Rois Catholiques expulsent les juifs d'Espagne en 1492, plusieurs dizaines de milliers d'entre eux franchissent la frontière portugaise, où le roi João II leur vend un droit de séjour temporaire. La population juive du Portugal, déjà ancienne et installée dans presque toutes les villes du royaume, gonfle brutalement.
Quatre ans plus tard, D. Manuel I négocie son mariage avec Isabelle d'Aragon, fille des Rois Catholiques, qui exige comme condition l'expulsion des juifs du Portugal. Le décret tombe en décembre 1496. Mais Manuel ne veut pas perdre cette population : marchands, médecins, artisans, financiers, elle est économiquement précieuse. Plutôt que de les laisser partir, il fait bloquer les ports et procède, au printemps 1497, à des baptêmes forcés en masse. Des enfants sont arrachés à leurs parents pour être élevés dans la foi chrétienne. En quelques semaines, une population entière change officiellement de religion sans avoir rien choisi.
C'est ainsi que naît la catégorie qui va structurer la société portugaise pendant trois siècles : les cristãos-novos, les chrétiens nouveaux, par opposition aux cristãos-velhos, les chrétiens vieux. Manuel promet un moratoire de vingt ans pendant lequel la sincérité de leur foi ne sera pas examinée. La promesse sera prolongée, puis trahie.
1536 : l'Inquisition et le soupçon permanent
Le tribunal du Saint-Office est établi au Portugal par la bulle du pape Paul III en mai 1536. Le premier autodafé se tient à Lisbonne en 1540. Trois tribunaux vont fonctionner en métropole, à Lisbonne, Évora et Coimbra, auxquels s'ajoute celui de Goa pour l'empire des Indes.
Le crime principal poursuivi n'est pas le judaïsme, juridiquement impossible puisqu'il n'y a officiellement plus de juifs au Portugal, mais le judaísmo ou criptojudaísmo : le fait, pour un baptisé, de continuer secrètement à pratiquer. Les indices retenus sont d'une banalité glaçante. Changer de linge le vendredi soir. Ne pas cuisiner le samedi. Retirer la graisse d'une viande. Tourner le visage vers le mur au moment de mourir. Refuser le porc. Dans un pays où le voisinage surveille, la dénonciation devient une arme sociale ordinaire, y compris entre rivaux commerciaux ou dans des querelles d'héritage.
Sur l'ensemble de la période, les tribunaux portugais ont instruit près de quarante mille procès, dont une large majorité visait des nouveaux chrétiens. Plus d'un millier de personnes ont été livrées au bras séculier et exécutées, une partie en effigie, faute d'avoir été capturées. Le reste des condamnés a connu la confiscation des biens, les galères, l'exil, le port du sambenito, cette casaque d'infamie qui marquait la famille pour des générations.
La limpeza de sangue : une discrimination héréditaire
Au-delà des procès, le régime le plus lourd est administratif. Les statuts de limpeza de sangue, pureté du sang, interdisent aux descendants de nouveaux chrétiens l'accès à une longue liste de fonctions : charges municipales, ordres militaires, universités, clergé, familiarité du Saint-Office. Pour y accéder, il faut prouver que ni ses parents, ni ses grands-parents, ni ses arrière-grands-parents n'avaient de sang juif ou maure. Une enquête est diligentée dans les villages d'origine, on interroge les anciens, on remonte les registres.
Autrement dit, le Portugal a créé pendant deux siècles et demi une bureaucratie généalogique d'État. Elle avait pour but d'exclure. Elle a laissé des montagnes de papier nominatif.
La distinction est finalement abolie par le marquis de Pombal en 1773, dans une loi qui interdit jusqu'à l'usage du terme cristão-novo. L'Inquisition elle-même est supprimée en 1821 par les Cortes constituantes.
Ce que les archives de l'Inquisition permettent de retrouver
Voici le renversement qui surprend toujours les descendants : pour une famille portugaise ordinaire du XVIe ou du XVIIe siècle, un procès d'Inquisition est souvent la source généalogique la plus riche qui existe, très au-delà de ce que donne un registre paroissial de la même époque.
La raison est procédurale. À l'ouverture du procès, l'accusé devait décliner sa genealogia devant le tribunal. Le greffier notait :
- Son nom, son âge, son métier, son lieu de naissance et son lieu de résidence.
- Les noms de ses parents, avec leur métier, leur origine et souvent leur statut de chrétien vieux ou nouveau.
- Les noms de ses quatre grands-parents, parfois au-delà.
- Ses oncles et tantes, ses frères et soeurs, avec qui ils étaient mariés et où ils vivaient.
- Son conjoint et ses enfants, avec leurs âges.
Un seul dossier peut ainsi reconstituer quatre générations et une parentèle horizontale complète, avec des détails sur les métiers, les migrations internes et les alliances familiales. S'y ajoutent, dans le corps du procès, des éléments de vie quotidienne que nulle autre source ne conserve pour ces milieux.
Processos da Inquisição (Lisboa, Évora, Coimbra, Goa). Les dossiers de procès eux-mêmes. Numérisés et indexés par nom d'accusé, consultables gratuitement en ligne.
Habilitações do Santo Ofício. Les enquêtes de pureté de sang menées sur les candidats aux fonctions du Saint-Office. Elles remontent trois à quatre générations et contiennent des dépositions de voisins sur l'ascendance du candidat. Précieuses même pour une famille de chrétiens vieux.
Cadernos do Promotor. Les dénonciations reçues qui n'ont pas débouché sur un procès. Fonds beaucoup moins exploité, alors qu'il mentionne des milliers de personnes qui n'apparaissent nulle part ailleurs.
Habilitações de genere, vita et moribus. Les enquêtes équivalentes menées par les diocèses sur les candidats à la prêtrise. Conservées aux archives diocésaines et dans les Arquivos Distritais.
Fonds de confiscation et inventaires de biens. Les patrimoines saisis étaient inventoriés pièce par pièce, avec les noms des héritiers dépossédés.
Le mythe des noms de famille juifs
Il faut le dire nettement, parce que ces listes circulent partout et qu'elles font perdre du temps à beaucoup de gens : aucun nom de famille portugais ne prouve une ascendance juive.
La légende veut que les convertis de 1497 aient reçu des noms d'arbres ou d'éléments naturels : Pereira (poirier), Oliveira (olivier), Carvalho (chêne), Pinheiro (pin), Figueiredo (figuier). Elle est très répandue et elle ne résiste pas à l'examen. Les nouveaux chrétiens ont pris, comme il était d'usage, les noms de leurs parrains de baptême, de leurs seigneurs ou de leur localité. Ces mêmes patronymes sont aujourd'hui parmi les plus communs de tout le Portugal, portés très majoritairement par des familles sans aucun lien avec les conversions. Silva, Rodrigues, Nunes, Mendes, Costa, Pinto : ce sont des noms de tout le monde.
Ce qui existe en revanche, ce sont des documents nominatifs. Un procès, une habilitação refusée, une mention marginale dans un registre paroissial, une liste de dénonciation. C'est ce niveau de preuve qui permet d'affirmer quelque chose, et rien d'autre.
Belmonte, ou quatre siècles de clandestinité
Un cas rend tangible ce qui précède. En 1917, un ingénieur des mines polonais, Samuel Schwarz, découvre à Belmonte, dans la Beira intérieure, une communauté qui pratique en secret depuis la conversion forcée. Bougies allumées le vendredi soir dans des jarres, prières transmises oralement par les femmes, jeûnes décalés pour tromper la surveillance, mariages endogames sur des générations. Ces familles se croyaient les derniers juifs du monde. Elles ne sont revenues officiellement au judaïsme qu'à partir des années 1980, avec une synagogue inaugurée à Belmonte en 1996.
Belmonte est un cas extrême de continuité, mais le crypto-judaïsme rural a existé ailleurs, en Trás-os-Montes, dans la Beira, autour de Bragança et de Covilhã. Beaucoup de familles ont gardé des gestes dont elles avaient oublié l'origine.
Ceux qui sont partis, et le lien avec la France
L'autre versant de cette histoire est une diaspora. Ceux qui ont pu fuir ont reconstitué des communautés à Amsterdam, Hambourg, Livourne, Venise, dans l'Empire ottoman, au Brésil, où l'Inquisition les a d'ailleurs poursuivis.
Pour un lecteur français, le point le plus intéressant est celui de Bordeaux et Bayonne. Dès le milieu du XVIe siècle, des lettres patentes royales accueillent officiellement des « marchands portugais », formule qui désigne des nouveaux chrétiens. Ils s'installent à Bordeaux, à Saint-Esprit près de Bayonne, à Peyrehorade, vivant d'abord en catholiques de façade, puis revenant ouvertement au judaïsme au XVIIIe siècle. Si votre famille a des racines dans le sud-ouest français avec des patronymes ibériques anciens, la piste portugaise mérite d'être remontée sérieusement, en croisant les archives françaises et les fonds de Lisbonne.
Un point à connaître avant de se lancer
Beaucoup de recherches sur ce thème ont été motivées, ces dernières années, par le régime de naturalisation créé en 2015 au bénéfice des descendants de juifs séfarades portugais. Ce régime a été abrogé par la réforme de la loi de la nationalité promulguée le 3 mai 2026. La voie n'existe plus.
La recherche sur une ascendance de cristão-novo garde tout son sens, mais comme démarche de connaissance familiale et de mémoire, pas comme procédure administrative. C'est d'ailleurs, à mon sens, la seule bonne raison de la mener. Pour les questions de filiation et de nationalité, voir plutôt notre guide sur la nationalité portugaise par filiation après la loi 2026.
Comment mener la recherche, concrètement
- Remonter d'abord la lignée par les voies classiques, registres d'état civil puis registres paroissiaux, jusqu'au XVIIIe ou XVIIe siècle. Sans une lignée solidement établie jusque-là, chercher dans les fonds inquisitoriaux revient à pêcher des homonymes.
- Localiser précisément la freguesia d'origine. Les procès et les habilitações sont exploitables par lieu autant que par nom, et beaucoup de patronymes sont trop communs pour être cherchés seuls.
- Interroger les index nominatifs des fonds de l'Inquisition sur le portail de la Torre do Tombo, en testant les variantes de graphie, très nombreuses dans les documents anciens.
- Lire les registres paroissiaux avec attention : les mentions marginales de statut, les refus de sépulture, les dispenses de consanguinité et les actes de mariage endogames répétés sur plusieurs générations sont des indices sérieux.
- Dépouiller les habilitações du côté des collatéraux. Une enquête de pureté de sang menée sur un cousin documente toute la parentèle, y compris votre branche.
La difficulté réelle de ce travail n'est pas l'accès, puisque l'essentiel est numérisé et gratuit, mais la lecture. Les documents sont en portugais des XVIe et XVIIe siècles, écrits en écriture processuelle, avec des abréviations, des graphies flottantes et des formules juridiques latines. Une page de procès inquisitorial est illisible pour qui n'a pas l'habitude de cette paléographie.
Faire remonter votre lignée portugaise, y compris jusque-là.
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Questions fréquentes
Mon nom de famille portugais prouve-t-il une ascendance juive ?
Non. Les listes de patronymes prétendument juifs qui circulent sur internet, Pereira, Oliveira, Carvalho, Silva, Nunes, Mendes, Rodrigues, n'ont aucune valeur probante. Ce sont parmi les noms les plus répandus de tout le Portugal, portés par des familles de chrétiens vieux comme de chrétiens nouveaux. Seul un document d'archive nominatif établit une ascendance de cristão-novo.
Où sont conservées les archives de l'Inquisition portugaise ?
Au Arquivo Nacional da Torre do Tombo, à Lisbonne, qui détient les fonds des tribunaux de Lisbonne, Évora, Coimbra et Goa. L'essentiel des procès est numérisé et consultable gratuitement en ligne, avec une indexation nominative permettant la recherche par nom d'accusé.
Pourquoi les procès de l'Inquisition sont-ils utiles en généalogie ?
Parce que l'accusé devait décliner sa généalogie complète devant le tribunal : parents, grands-parents, oncles, frères et soeurs, conjoint, enfants, avec âges, métiers et lieux de résidence. Pour des familles ordinaires du XVIe ou du XVIIe siècle, c'est souvent la seule source documentant trois ou quatre générations d'un seul tenant.
Une ascendance séfarade permet-elle encore d'obtenir la nationalité portugaise ?
Non. Le régime spécial de naturalisation des descendants de juifs séfarades portugais, créé par le décret-loi 30-A/2015, a été abrogé par la réforme de la loi de la nationalité promulguée le 3 mai 2026. Une recherche sur une ascendance de cristão-novo relève aujourd'hui de la démarche patrimoniale et familiale.
Jusqu'à quelle époque peut-on espérer remonter ?
Cela dépend entièrement de la paroisse et de l'état de conservation des registres. Beaucoup de freguesias portugaises conservent des baptêmes depuis la fin du XVIe ou le début du XVIIe siècle. Les fonds inquisitoriaux permettent parfois de franchir ce plafond, puisqu'ils font remonter jusqu'aux grands-parents d'un accusé jugé vers 1600, donc à des personnes nées avant l'existence des registres.